Aux aurores d’une musique invisible (1910–1930)
Avant d’être un instrument,
le theremin fut une idée :
celle que l’électricité
pouvait devenir
un prolongement du corps humain.
a. L’électricité, comme promesse de modernité
Au tournant du XXe siècle, l’électricité est perçue comme la force invisible qui façonnera le monde à venir.
Dans les grandes capitales, les ampoules remplacent les bougies, les tramways supplantent les chevaux, et les laboratoires résonnent du bourdonnement des premiers oscillateurs.
La découverte des ondes électromagnétiques par Heinrich Hertz, quelques décennies plus tôt, a bouleversé la science. Très vite, ces ondes deviennent la clé d’une nouvelle révolution : la télégraphie sans fil, ancêtre de la radio.
Dans les années 1910, Guglielmo Marconi réussit à transmettre des signaux à travers l’Atlantique. L’air devient alors un espace habité par des flux invisibles, une mer d’ondes que les scientifiques cherchent à maîtriser.
Guglielmo Marconi, 1896
L’électricité, autrefois phénomène mystérieux, devient un symbole de progrès, de pouvoir et de contrôle. Elle fascine les ingénieurs comme les artistes, qui y voient la possibilité d’une musique pure, dégagée de la matière.
b. Leningrad, 1918 : naissance d’un inventeur
C’est dans ce contexte qu’apparaît Lev Sergueïevitch Termen, né en 1896 à Saint-Pétersbourg dans une famille cultivée : son père est avocat, sa mère passionnée de musique.
Très tôt, il montre une double vocation : scientifique et artistique. Il joue du violoncelle tout en étudiant la physique et l’électricité à l’université.
Lorsque la Révolution d’Octobre éclate, Termen a vingt et un ans. Tandis que la Russie bascule dans la guerre civile, il rejoint les laboratoires du nouveau pouvoir bolchevique, décidé à mettre la science au service du progrès social.
Sous la houlette du professeur Abram Ioffe, figure majeure de la physique soviétique, Termen expérimente sur la mesure des capacités électriques. C’est là, presque par accident, qu’il remarque qu’un circuit oscillant réagit à la présence de sa main. En déplaçant son bras, il peut faire varier la hauteur d’un son produit par un tube électronique.
Leon Theremin performs on his invention,
the theremin,
New York City in the 1920s or '30s
the theremin,
New York City in the 1920s or '30s
L’idée est vertigineuse : jouer de la musique sans contact, en modulant un champ électromagnétique.
c. 1920 : la découverte de l’instrument invisible
Termen perfectionne son dispositif. Deux antennes : l’une pour la hauteur (pitch), l’autre pour le volume. Le corps du musicien devient conducteur, l’air même devient instrument.
Il baptise son invention “Etherophone”, du mot “éther” qui désigne alors l’espace où circulent les ondes radio.
THEREMIN RCA A2
Le régime soviétique, avide de symboles de modernité, s’empare de cette invention. En 1922, Lénine lui-même assiste à une démonstration et en est fasciné : il y voit la preuve que la science socialiste peut dépasser la bourgeoisie occidentale.
Termen devient rapidement une icône de la modernité soviétique, invité à parcourir le pays pour présenter son instrument. Il reçoit le soutien du gouvernement et se voit attribuer un laboratoire à Moscou.
d. 1927 : l’ambassadeur du son sans contact
Le régime soviétique l’envoie ensuite en tournée mondiale, symbole de l’avant-garde technologique soviétique.
De Berlin à Londres, puis à Paris et New York, le public est stupéfait par cet instrument mystérieux que l’on joue sans le toucher. L’image du musicien aux gestes suspendus, sculpteur d’ondes invisibles, incarne à la fois la science nouvelle et la magie moderne.
Aux États-Unis, Termen est accueilli comme un prodige. Il rencontre Albert Einstein, des compositeurs, des ingénieurs de la radio, et fonde un laboratoire à New York. C’est là qu’il américanise son nom en Leon Theremin et signe en 1929 un accord historique avec la Radio Corporation of America (RCA).
e. 1929–1930 : le RCA Theremin A2
Le theremin devient alors un produit commercial : le RCA Thereminvox Model A2.
Un boîtier en bois verni, deux antennes métalliques, et une promesse : faire de chacun un musicien du futur.
Mais le rêve est fragile : l’année 1929 est aussi celle du krach de Wall Street. L’instrument, vendu 175 dollars (une somme considérable), séduit peu d’acheteurs. Il devient un objet de collection, un symbole de luxe technologique, plus souvent admiré qu’utilisé.
L’histoire est lancée : le theremin est le premier instrument électronique de l’histoire, et le premier à faire de la relation entre le corps
et l’électricité une expérience artistique.
et l’électricité une expérience artistique.