Le rêve captif, musique de l’ombre (1929–1960)
L’inventeur du son sans contact disparaît dans le silence de l’histoire.
Pendant trente ans,
son onde voyage seule,
entre espionnage et utopie sonore.
a. L’Amérique des ondes : promesse et désillusion (1929–1938)
Quand Léon Theremin s’installe à New York à la fin des années 1920, il est accueilli comme un pionnier.
Son laboratoire attire les artistes, les ingénieurs, les compositeurs.
La Radio Corporation of America (RCA) diffuse sa création comme une curiosité de l’ère électrique : un instrument à jouer sans cordes, sans marteaux, sans souffle.
THE INSIIDE OF THEREMIN RCA A2
Mais très vite, l’enthousiasme s’essouffle.
Le krach boursier a brisé l’élan du progrès ; les salons bourgeois se vident, les usines ferment. Le theremin devient un objet de fascination pour quelques artistes d’avant-garde, notamment la virtuose Clara Rockmore, qui en fera un instrument expressif et presque vocal.
Theremin, lui, reste un ingénieur rêveur, travaillant sur d’autres projets : ballets de lumière, instruments automatiques, expériences de mouvement et de son.
Son atelier de Manhattan devient un lieu étrange où se croisent la science et la danse : il collabore avec Martha Grahamet conçoit des capteurs de mouvement électromagnétiques pour transformer les gestes en sons, les prémices de ce que l’on appellera plus tard l’art interactif.
photographed by Barbara Morgan,
1940.
À côté du grand haut-parleur 106, RCA propose aussi une alternative beaucoup plus singulière : le Diamond Loudspeaker.
Son coffret en losange n’est pas un caprice décoratif : c’est une manière de faire du haut-parleur un objet visible, presque un signe de modernité, à la hauteur de l’étrangeté du theremin.
Peu diffusé, rarement conservé, il est devenu l’un des compagnons les plus rares du theremin RCA.
Replica
Pendant que l’Amérique hésite entre fascination et désillusion, Theremin imagine déjà d’autres formes : au début des années 1930, il met au point le theremin cello (aussi appelé fingerboard theremin), une variante pensée comme un violoncelle électrique : non plus deux antennes dans l’air, mais une touche / fingerboard qui permet un contrôle plus stable de la justesse, tout en gardant la continuité du glissando. Conçu en très petit nombre, souvent sur commande, il n’a jamais connu de véritable diffusion commerciale : c’est un instrument de laboratoire, presque introuvable, resté longtemps à l’état de légende.
C’est aussi pour cela qu’il fascine : les copies et reconstructions apparaîtront bien plus tard, quand collectionneurs et musiciens tenteront de ressusciter ce theremin.
Replica No. 7
Mais derrière cette effervescence artistique, un climat de méfiance s’installe. La tension entre les États-Unis et l’Union soviétique grandit. Et Léon Theremin, étranger dans une Amérique paranoïaque, commence à intriguer.
b. La disparition
New York, 1938.
Léon Theremin vit encore entre les milieux d’avant-garde et la haute société.
Son laboratoire est fréquenté par des danseuses, des ingénieurs, des diplomates.
Puis un jour, sans un mot, il disparaît.
Son appartement est retrouvé vide. Sa femme, Lavinia Williams, ne reçoit jamais d’explication.
Lavinia Williams
Les journaux américains évoquent un enlèvement. D’autres parlent d’une fuite.
En réalité, Theremin a été enlevé par le NKVD (ancêtre du KGB), et rapatrié de force à Moscou.
c. Les sharashkas : la prison des ingénieurs
À son retour en URSS, Theremin n’est pas exécuté, il est utilisé.
Le pouvoir soviétique, fasciné par son génie, l’enferme dans une sharashka, un camp de travail réservé aux scientifiques.
Tupolev's sharashka TsKB-29 of NKVD,
Omsk,
1943.
Omsk,
1943.
Ce sont des laboratoires-prisons où les chercheurs travaillent pour l’armée, souvent dans des conditions précaires, parfois en secret les uns des autres.
Léon Theremin y conçoit plusieurs inventions d’écoute à distance, dont la plus célèbre reste “The Thing” :
un dispositif espion dissimulé dans un grand emblème en bois de l’aigle américain, offert à l’ambassadeur des États-Unis en 1945.
un dispositif espion dissimulé dans un grand emblème en bois de l’aigle américain, offert à l’ambassadeur des États-Unis en 1945.
Activé à distance par des ondes radio, sans batterie ni fil, il permet d’écouter toutes les conversations du bureau pendant sept ans.
d. De la musique à l’espionnage : la même onde
Le principe technique est le même que celui du theremin :
un champ électromagnétique sensible à la présence humaine.
L’homme, qui avait rêvé d’un instrument joué par l’air, crée désormais un dispositif écouté par l’air.
Sa science devient celle du non-contact, du silence chargé d’informations.
Cette bascule symbolise tout le XXe siècle :
la frontière entre le progrès et le contrôle, entre la liberté et la surveillance.
la frontière entre le progrès et le contrôle, entre la liberté et la surveillance.