Le retour du spectre : l’héritage vivant du theremin (1980 – aujourd’hui)
a. Le grand retour de Léon Theremin (1989)
En 1989, après plus de 50 ans d’isolement, Léon Theremin, alors âgé de 93 ans, obtient enfin la permission de quitter l’URSS.
Invité à New York par des musiciens et des chercheurs fascinés par son œuvre, il découvre un monde transformé :
le son qu’il avait imaginé dans les années 1920 s’étend désormais partout, dans les studios, les films, les jeux vidéo, les ordinateurs.
le son qu’il avait imaginé dans les années 1920 s’étend désormais partout, dans les studios, les films, les jeux vidéo, les ordinateurs.
Il retrouve Clara Rockmore, son interprète historique, qui pleure en revoyant “le maître”.
Les caméras enregistrent cette scène bouleversante.
Son geste tremble, mais l’onde répond encore.
Ce moment, documenté dans le film Theremin: An Electronic Odyssey (Steven M. Martin, 1993), marque la renaissance d’un mythe.
L’Amérique, qui l’avait oublié, découvre que la racine de la musique électronique moderne venait d’un homme disparu derrière le rideau soviétique.
b. Des pionniers aux héritiers
Le retour de Theremin réveille une génération de musiciens expérimentaux, fascinés par la dimension gestuelle et presque spirituelle de l’instrument.
Les années 1990–2000 voient apparaître une nouvelle vague d’interprètes :
Lydia Kavina, petite-nièce de Léon Theremin, formée par lui-même, devient sa principale ambassadrice.
Pamelia Kurstin révolutionne le jeu du theremin avec une approche jazz et percussive.- Carolina Eyck, musicienne allemande, développe une méthode de jeu codifiée, transformant l’instrument en véritable “voix électronique”.
Mezerg réactive le theremin en le sortant du “fantôme” : intégré à ses performances hybrides et physiques, il en fait un instrument de scène vivant, rythmique, presque pop, où l’onde devient un geste spectaculaire.
Dans les festivals d’art sonore, le theremin n’est plus un gadget vintage :
il devient un instrument de pure expression corporelle, où le son naît littéralement du mouvement du corps dans l’espace.
il devient un instrument de pure expression corporelle, où le son naît littéralement du mouvement du corps dans l’espace.
Le public y voit une métaphore de la relation entre l’humain et la technologie :
l’onde invisible répond au geste, comme si la machine écoutait l’âme.
c. Le theremin et l’ère numérique
Avec l’arrivée du XXIᵉ siècle, la frontière entre le corps et l’électronique s’efface donc.
Des dispositifs comme les capteurs infrarouges, les interfaces gestuelles ou les instruments MIDI reprennent le principe du theremin, parfois sans le nommer.
- Les artistes numériques créent des installations interactives où le visiteur “joue” de l’espace avec ses mouvements.
- Des projets en réalité augmentée utilisent des ondes pour transformer le corps en générateur sonore.
- Dans la lignée du theremin, on parle désormais de “musique haptique” ou de “sound design gestuel”.
des écrans tactiles invisibles aux capteurs de mouvement des consoles de jeu (comme la Kinect),
tout découle de cette idée initiale :
que l’électricité puisse être jouée sans la toucher.
d. Une présence culturelle et cinématographique renouvelée
Le theremin continue de hanter les images.
Des réalisateurs comme David Lynch, Tim Burton ou Christopher Nolan utilisent ses timbres pour évoquer la nostalgie, le mystère ou l’inquiétante étrangeté.
- Ed Wood (Burton, 1994) réhabilite le theremin comme son du merveilleux.
- Mars Attacks! (Burton, 1996) rend hommage à la science-fiction des années 1950.
- Des compositeurs comme Howard Shore ou Danny Elfman l’intègrent dans leurs bandes originales.
Aujourd’hui encore, le theremin est souvent associé à une voix spectrale, ni humaine, ni mécanique, mais entre les deux.
C’est un son “intermonde”, qui réapparaît à chaque fois qu’on cherche à évoquer le mystère de la présence invisible.
e. Le theremin comme symbole : l’invisible, le lien, la mémoire
Au-delà de la musique, le theremin devient un symbole philosophique et artistique.
Dans un monde saturé d’écrans et de technologies, il rappelle une évidence :
le geste humain demeure le premier langage de la technologie.
Jouer du theremin, c’est renouer avec une forme de magie primitive :
le corps fait chanter l’air.
Le son ne vient pas du contact, mais d’une proximité, d’une tension, d’une écoute subtile.
Dans les installations contemporaines, il représente :
- un rapport fragile entre corps et machine
- la poésie du signal
- la mystique de l’électricité
Certaines performances actuelles mêlent danse et theremin,
les mouvements du corps deviennent musique, prolongeant la vision initiale de Léon Theremin,
celle d’un art total, à la fois technologique, physique et spirituel :
En 2004, la compagnie danoise Hotel Pro Forma crée THEREMIN, une performance centrée sur l’instrument et son imaginaire : sur scène, le theremin est joué comme un objet-théâtre, et le mouvement des corps participe à l’écriture visuelle et sonore.
Avec Dance of the Almeh (vidéo/performance), Thorwald Jørgensen (theremin) et Peter Elbertse (hang & percussions)
composent
une pièce où l’onde devient partenaire de scène : la danse de Charlotte van den Reek y dialogue directement avec le son.
En 2006, à Arnhem puis Amsterdam, I don’t remember what time it was propose une “theremin dance performance” où la chorégraphie (breakdance) ne se contente pas d’accompagner la musique : les danseurs participent au contrôle du son, faisant du mouvement un véritable déclencheur électronique.